Le
rail.
L’appellation du titre est très restrictive, Il serait préférable de dire « les rails de Chassart », de fait à Chassart trois réseaux de rails qui s’imbriquaient l’un dans l’autre.
1° Le petit train du type « Decauville »
2° Le tramway vicinal de Mellet à Chastre avait son embranchement vers l’usine pour le transport des betteraves.
3° Le réseau normal de la SNCB relié au réseau national par la gare de Chassart.
Je vous invite maintenant à faire une ballade dans la plaine et dans le temps avec notre courageux petit train « Décauville » et j’en profite par la même occasion pour remercier et admirer le courage de ces travailleurs qui durant de longs mois ont œuvré à ce chantier.
Le petit train.
C’est sous ce vocable que j’ai toujours entendu énoncer cette formidable réalisation de notre arrière-grand’oncle Léopold. Le but premier était d’économiser du temps et de faciliter le transport des marchandises pondéreuses en provenance des fermes de la famille vers l’usine, qui était alors le nœud, le centre vital de la plaine. Rien ne se faisait sans ce passage obligé que représentait l’usine à cette époque. Les matières chargées par ce mode de transport étaient des plus variées : cela allait des betteraves pour la sucrerie, aux céréales qu’il fallait conduire vers les silos de Chassart, tant pour la malterie qu’en transit vers le négoce de gros. En retour, chaque ferme disposait ainsi d’un mode d’approvisionnement rapide pour ses fournitures en tous genres :que ce soit du charbon pour l’hiver, la pitance du bétail, les pulpes de betteraves, les écumes de sucrerie et les matériaux de construction pour les grands travaux réalisés dans les fermes, briques, sable, ciment, etc. A propos des écumes de sucrerie, il est bien connu de tous les fermiers des environs que si les Dumont ont de si bonnes terres c’est parce qu’ils se sont appropriés les écumes de sucrerie pendant de si nombreuses années .
L’usine avait besoin de beaucoup d’autres matériaux pour son approvisionnement en énergie « le charbon » représentait l’unique source de calories. La houille provenait des charbonnages de la région de Charleroi où la famille avait de grands intérêts « Oignies-Aiseaux, le Roton, Baulet, Farciennes, Noel-sart-Culpart. ».Un courrier assez abondant émanant de Léopold signale que les qualités fournies étaient de temps à autre nettement inférieures à celles annoncées et que les prochaines commandes seraient passées à la concurrence si un effort très sérieux n’était pas consenti par le fournisseur. Dans une lettre, l’oncle était furieux : les délais n’ont pas été respectés et la qualité était en dessous de tout. Il exigeait un dédommagement et le remboursement des sommes avancées. Nous ne connaissons pas la suite donnée à cette note.
Dans les substances importantes à transporter et non des moindres, nous avons aussi les cailloux de pierre à chaux. La sucrerie fait un usage important de chaux. Elle est un des éléments importants dans le cycle de purification des jus de betteraves ; il y aura encore d’autres usages pour la chaux comme la fabrication du ciment, mais ceci fera partie d’une autre note sur laquelle je reviendrai plus tard.
Mais pourquoi ne pas faire venir cet énorme tonnage par la voie normale, c’est à dire par le chemin de fer à voie large. La SNCB n’existait pas encore et une multitude de petites sociétés privées assuraient la mise en valeur de ce nouveau moyen de transport. La ligne Fleurus -Nivelles-Baulers n’existait pas encore et il n’y a pas de projet pour la réalisation d’une telle ligne. La construction de celle-ci date de 1890, alors que le petit train serait entré en fonction vers les années 1860. Un raccordement au réseau du Grand Central (Ottignies-Charleroi) à la Gare de Marbais a été réalisé à grands frais.
Vous vous êtes sûrement posé la question un jour de savoir pourquoi on avait installé la gare de Marbais en rase campagne. Il n’y a pas dix maisons dans les deux kilomètres à la ronde. En voila sûrement la raison principale, d’autant plus que les installations de stockage de céréales qui jouxtent la gare appartenaient également à la famille ; il est parfois utile d’avoir des relations, un sénateur par ci, un député par là.
Nous allons commencer notre voyage dans le temps et dans la plaine par l’arrivée de l’énergie en gare de Marbais, La voie est toute tracée, elle sera parallèle à la chaussée romaine, ou peut s’en faut. Deux kilomètres de voies suffiront pour établir la jonction avec l’usine ; le terrain est plat et sans difficultés majeures.
Les riverains du projet de voie ferrée ne l’entendent pas toujours de cette oreille et ils le font bien entendre en refusant le passage du train sur leur propriété, aussi la rectitude de la ligne n’est donc pas l’exacte parallèle à la voie des romains. A la hauteur du bout de la prairie de l’Yser (Les burettes) un écart assez important de cette droite a marqué les campagnes par un double passage de quelques dizaines de mètres l’un de l’autre. Les mécaniques actuelles ont remis bon ordre à cette bizarrerie.
Nous voici arrivés aux maisons Canard, à cet endroit un aiguillage dirigeait la voie vers les fermes du Happeaux et de l’Escaille. En face des maisons, un petit terre-plein sert de station de chargement pour les betteraves.

Il subsiste actuellement quelques traces de ce passage. En partant des maisons Canard vers Wagnelée à quelques dizaines de mètres des maisons, il y a une plate-forme parallèle au chemin à mi-hauteur du talus, voilà l’assiette de notre petit ami qui va jusqu’au sommet du raidillon. Cet espace était pâturé pendant la guerre par une dizaine de moutons attachés au piquet.
La voie change de coté et se dirige en droite ligne vers les maisons de St Roch en restant sur la crête. Il devait y avoir à cet endroit un dépôt. Les maisons de St Roch ont été construites par Chassart pour son personnel quelques années après la guerre de 14-18.
Mais reprenons maintenant notre chemin pour suivre la route qui n’en est pas une et qui file en droite ligne vers le Happeau. Le chemin de terre qui passe au dessus de la prairie du Colombier est le tracé du petit train. Cette route n’est d’ailleurs pas reprise à l’atlas des chemins.
Il semblerait que le chemin suivi par les voies soient en ligne droite vers la ferme de l’Escaille avec une déviation vers le Happeau. Le plan cadastral Popp (1858) signale que l’Escaille avait une drève qui se dirigeait dans ce sens. Il est fort probable que les voies aient suivi ce tracé préexistant. Il semblerait que le bâtiment qui se trouve à gauche à l’entrée de l’Escaille (il est appelé bergerie actuellement), soit un point de passage ou une remise pour le train et les voies se prolongeaient vers la ferme et jusqu'à la route en provenance de Brye.
Nous revenons vers les maisons Canard et reprenons notre voyage vers l’usine. La voie enjambe « la Ligne », en faisant semble-il un passage assez tortueux. Des travaux très importants ont été réalisés durant la guerre 14-18 pour la rendre moins marécageuse, par la création de bassin dit de l’Yser. De la main-d’œuvre était occupée et ne devait donc pas aller au front.
Nous trouvons encore un endroit de passage, représenté par un accotement surélevé qui longe la chaussée romaine jusqu'à l’usine.

Enfin notre arrivée est annoncée à l’usine par un coup de sifflet strident et nous voilà prêts à entrer par cette porte majestueuse qu’est la porte Nord. Le portail de gauche laisse le passage libre pour nous accueillir en fanfare dans ses murs. L’esplanade, après l’entrée, est donc un grand espace de transit pour stocker des quantités limitées de matériaux. Les rails se dirigent directement vers les endroits de stockage. Le petit train a envahi l’usine de ses voies qui vont et viennent de gauche à droite, il y en a partout.
Après ce dédale de voies, nous trouvons une sortie par la porte Sud en direction des fermes de Chassart I, II. C’est à l’époque le domaine d’Auguste (aug1dum) et son fils Théodore (the1dum) qui l’aide à la culture. Là aussi, quelques traces subsistaient encore dans ma jeunesse, après le pont de la gare de Chassart ; la route en cendrée se scindait en deux, l’une pour la circulation, l’autre pour le train. A hauteur de la chapelle St Hubert, virage à gauche, cette fois, l’itinéraire nous conduit au Moulin. A quelques dizaines de mètres avant le Moulin débouche à gauche un petit chemin pavé, qui passe sous le chemin de fer., jadis s’était l’ accès au château et aux fermes

Nous continuons notre route en longeant le mur de Chassart, un petit terre-plein était encore visible il y a peu avant que l’on ne répare la route. Une grande esplanade nous accueille, c’est l’aire de transbordement des marchandises. Une déviation entre toutefois dans la ferme par la droite du porche et descend vers les étables. Là nous pouvons voir un des derniers endroits où il y a encore des rails et une plaque tournante. Tanguy a des problèmes pour conserver ces vestiges témoins d’une époque.

Nous rentrons à l’usine et partons cette fois en direction de l’Ouest. Nous empruntons le chemin d’Ossenval. Il n’y avait pas de chemin à l’époque et l’actuel chemin représente l’assiette des voies, qui à force du passage répété des attelages de chevaux ont formé cette route. Je suppose qu’à force d’employer ce passage il a fallut combler les trous qui se formaient avec des cendrées de chaudières de l’usine d’où son nom de « chemin noir »
Le but n’est pas encore atteint, un gros travail a dû être réalisé; de fait un monticule obstrue le passage de la voie de chemin de fer. Une énorme tranchée a été creusée, à la main pour permettre un passage facile vers la Hutte et la ferme du Bois.
Une anecdote à ce sujet. Léopold a eu de très gros ennuis avec son contrôleur du cadastre pour non-payement ou du moins pas de la totalité de la somme exigée par celui-ci pour revenu cadastral des terres soustraites à la culture par les travaux. Un courrier important s’établit et pas des plus tendres. Le contrôleur ne comprenant pas pourquoi l’oncle osait retirer de ses revenus cadastraux les ares imputés à la construction de la voie. A l’époque construire une voie ferrée sur ses terres était un travail impensable et surtout irréaliste. Le fonctionnaire croyait à une magistrale imposture. Le brave homme accompagné de son état-major : géomètre et autre greffier débarquent de leur diligence dans la plaine. Venir de Nivelles pour une journée tenait presque de l’exploit. Ils font une visite approfondie du chantier et après une bonne discussion, l’incident fut clos.
Quelques années plus tard, les Hospices de Nivelles, qui possédaient ces terrains, les ont mis en vente publique. L’oncle s’est porté amateur à vil prix, les autorités compétentes s’étonnent de ce que personne d’autre ne fasse d’offre et ils décident de faire annuler la vente. A la suite de quoi ils viennent visiter les lieux. L’Oncle Léopold de répondre « mais cela a toujours été ainsi » les visiteurs sont repartis et ont validé la vente. Ils n’avaient visiblement jamais vu les lieux auparavant.
Mais laissons là ces soucis mercantiles pour retrouver notre pérégrination vers la ferme du Bois, qui est, rappelons-nous berceau de l’usine, c’est là que fut établie la première distillerie[1] avant d’être transférée à Chassart.
Juste après cette tranchée, à droite, une découpe a été pratiquée dans le talus pour permettre à l’embranchement de nous conduire à la ferme de la Bruyère, anciennement demeure d’Emmanuel[2], frère de Léopold. La maison patriarcale de la partie aînée de la famille. Le raffinement de l’installation a été poussée jusqu'à conduire le charbon directement dans la cave. Les rails ont été enlevés il y a peu, un petit chariot à trois roues et basculant était utilisé pour charger la chaudière.
Revenons à l’embranchement après la tranchée, les traces du passage ont été supprimées, il y a quelques années, quand l’oncle Hubert(hub1dum) a vendu ces terres à un tiers(Mr Marit).
Le rail fonce tout droit vers la campagne jusqu'à ce qu’il se divise en deux, à droite vers la ferme du Bois, qui appartenait a l’époque à Guillaume(gui1dum), frère d’Auguste, donc oncle de Léopold. Le chemin actuel qui conduit a cette ferme est l’assiette de la voie ferrée. Les voies traversent la cour en son milieu et de l’autre côté un puis permettait à la locomotive de faire le plein d’eau.
L’autre partie se dirige vers « la Hutte » propriété de Louis-Charles (lou1dum), le patriarche de la seconde Branche. A la lisière du parc, à quelques distances de là, la chapelle Ste Renelde (en triste état aujourd'hui, il n’y a plus de toit), et au dos de cette chapelle une pierre rappelle la mémoire de Louis-Charles (lou1dum) et de son épouse Laure Duvieusart(lau1duv). Où il y remercie Dieu des bienfaits qui leurs sont accordés.

La liaison ferroviaire avec « La Hutte » fonctionnait parfaitement.
Pas d’ennuis à cette époque de sa construction ; mais la société des chemins de fer a des projets en 1880 : la construction d’une ligne stratégique Fleurus –Nivelles- Baulers.
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Le petit train était assis depuis bien longtemps, quand cet usurpateur arrive avec ses grands pieds plats, et ne supporte pas que l’on entrave son passage. Il exige que l’on coupe les rails du petit train qui va vers la Hutte. Après d’âpres discussions, une solution est en vue.
Une situation de jeu « vous me prenez ceci vous me rendez cela en échange », du marchandage de boutiquier.
Chassart construit un tunnel pour son petit train, en échange de quoi la SNCB raccorde l’usine au réseau national.
Le petit train traverse le parc en ligne droite sur une digue pour éviter une dénivellation assez importante. Mon grand père Guillaume avait rêvé de faire comme son frère Auguste (aug2dum) l’avait fait à Villers-Perwin, une retenue d’eau, un étang en profitant de cette digue pour le faire. Le terrain ne s’y prête pas, l’eau fuyait de toute part ; quel déboire pour le Grand’père.
Une autre direction au départ de l’usine menait vers la sablière et les étangs de décantation; plus tard un embranchement vers les installations de purification d’eau servira au transport de 1600 m3. de pierres de lave importées par le rail.
La ferme de Cognée, occupée par Eugène[3] (eug1dum), le frère cadet de Léopold, a elle aussi été desservie par les voies ferrées au départ de la ligne qui allait à la gare de Marbais. Elles traversaient la grande route et se dirigeaient par monts et par vaux vers le coin nord-est de Cognée en direction de Marbisoux en restant sur les hauteurs et descendaient par le chemin cendré longeant le pavé vers la cour de ferme.
Des plateaux pour le transport des céréales en sacs et des objets divers et des wagons basculants d’une tonne de charge utile. Ils facilitaient la manutention des matières poudreuses et brute.
Extrait des notes de Monsieur L. Denuite, recueillies par Alfred van Wassenhove .
« Au pignon du bâtiment qui contenait la glacière, se trouvait une grande cuve qui recevait les vinasses de grain après distillation et les fermes de Messieurs Dumont venaient s’y approvisionner pour l’alimentation du bétail. Le transport se faisait dans de grands fûts posés sur de petits wagonnets et dirigés vers les fermes par le petit chemin de fer à voie étroite qui les reliaient à Chassart. Ce transport se faisait par traction chevaline dans la période hors fabrication de sucre. Pendant la campagne sucrière une petite locomotive, qu’on appelait la « Petite Babette », enlevait dans ses rames de betteraves ou de pulpes, les fûts de vinasses de grains et autres marchandises. Cette locomotive faisait la navette pendant deux ou trois mois entre Chassart et les fermes. Ces petits wagonnets servaient également pour transporter, sur voies mobiles, les betteraves des silos au lavoir. Ce n’est que vers 1905 que les caniveaux virent le jour. »
Une chose que j’ai constaté est que chaque ferme où aboutissait le train avait une bascule pour peser les marchandises au départ des exploitations.
Les heures de gloire du petit train sont passées. Les wagons et les locomotives sont partis sans gloire accomplir un triste travail. Alors que nous les aurions auréolés pour les services éminents qu’ils nous avaient rendus en véhiculant pendant plus de 70 ans toutes les richesses de notre terre.
mai 2003 .
Géry.